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Ni rire, ni maudire, ni pleurer, comprendre
(Spinoza)

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Le manque de moyens, vieille rengaine française ! - Mai 2018

En France, c'est bien connu, tout le monde « manque de moyens » : l'éducation nationale, la recherche, l'assurance-maladie, les handicapés, les maisons de retraite, l'hôpital, l'aide aux pays pauvres, les banlieues, la police, le renseignement, les zones rurales, les collectivités locales, la SNCF et La Poste, les centres d'accueil pour SDF, la justice, les prisons, le logement social, pôle emploi, les voies navigables, les théâtres, les musées et les monuments historiques, les orchestres et les opéras, l'écologie, les associations, et, plus récemment, la lutte contre les violences faites aux femmes ... Tous manquent de moyens et notre liste n'est évidemment pas complète.

Faut-il en rire ou en pleurer ? D'abord, nos prélèvements obligatoires (45 % de la richesse créée) et nos dépenses publiques (56 % de la richesse créée) sont les plus élevés des pays développés. Comment expliquer aux Français, qui travaillent déjà la moitié de l'année pour financer les secteurs publics et sociaux, que ce n'est pas assez et que ce ne sera jamais assez ? Déjà, nos dépenses publiques sont passées de 50 % du PIB en 1990 à 56 % en 2016, et cela n'a pas empêché le nombre de chômeurs et d'exclus d'augmenter, ni nos caisses d’être vides ...

N'y a-t-il donc pas une faille dans le réflexe qui conduit à considérer que tous nos problèmes s’expliquent par le manque de moyens de l'État, des collectivités publiques et des régimes sociaux ? Cette question se pose d'autant plus que la plupart de nos concurrents, y compris des pays du nord de l'Europe, qui ont pourtant une longue tradition de politiques sociales généreuses et efficaces, ont abandonné cette vieille rengaine du manque de moyens ; alors pourquoi ne pas y réfléchir aussi chez nous ? Et, d'abord, comment ignorer le fait que les pays qui réussissent à créer le plus de richesses sont des pays dont les dépenses publiques sont inférieures aux nôtres ? En témoignent les cas de l’Allemagne, de l’Autriche, des Pays-Bas, de la Suède ; il faut dire que ces pays n'ont pas seulement maîtrisé leurs dépenses publiques : ils ont aussi un taux d’emploi très supérieur au nôtre ! A l’inverse, notre pays n’arrive pas à diminuer réellement ses dépenses publiques et a choisi les 35 heures, avec les résultats que l'on connaît : nombre de chômeurs et taux de pauvreté très élevés d’une part, et, d’autre part, manque de moyens pour tous !

En outre, en continuant la comparaison avec nos concurrents, on remarque, par exemple dans le domaine de la santé, que les pays qui y consacrent le plus de moyens ne sont pas ceux dont l'espérance de vie en bonne santé est la plus élevée : les dépenses de santé aux Etats-Unis sont supérieures de 70 % à celles du Japon, ce qui n'empêche pas le Japon d'avoir une espérance de vie supérieure de quatre ans à celle des Etats-Unis !

Si nous voulons cesser de chanter la vieille et fatigante rengaine du manque de moyens, peut-être faudrait-il avoir le courage de constater que le manque de moyens, qui existe dans certains secteurs, comme la justice et la sécurité, existe sans doute beaucoup moins dans d’autres, comme les collectivités locales, la formation professionnelle ou les aides à l’emploi : les crédits très importants affectés à ces secteurs sont-ils bien employés ? Peut-être faudra-t-il aussi se résoudre à avoir le courage de proposer, contrairement aux idées reçues, une diminution des dépenses publiques ; c'est ce que font beaucoup d’autres pays qui réussissent mieux que nous, mais nous n’arrêtons pas de le promettre, sans vraiment le faire ... Va donc, jusqu'à nouvel ordre, pour la vieille rengaine !

PIERRE LE ROY (mai 2018)

PS : cet article est la version actualisée d’un article que j’ai publié dans les Échos en juillet 2006. Depuis, rien ou presque n’a changé ...